mercredi 26 juillet 2017

Toboggan du château des ducs de Bretagne : à défaut de glisse, des chiffres et des lettres

Finalement, les cieux sont avec le Voyage à Nantes : vu le temps maussade, la fermeture du toboggan du château des ducs de Bretagne ne nuit pas. On n’a pas plus envie de se mouiller les fesses que de se les brûler. Il reste cependant possible d’aller admirer la signalisation du toboggan, une sorte d’œuvre en soi.

J’ai déjà signalé la formule surréaliste de la pancarte plantée au bord des douves : « le toboggan écrit de nouvelles histoires dont les protagonistes sont le patrimoine, l’architecture et l’usager ». Reprise à l’identique sur les sites de la ville de Nantes, du château des ducs de Bretagne, d’AMZ Nantes et de divers blogs, elle contribue à la gloire littéraire du Voyage à Nantes.

En revanche, le Voyage à Nantes confirme, comme on l’a maintes fois exposé, qu’il est fâché avec les chiffres et n’hésite pas à bidonner quelque peu. On lit ceci : « Le public s’engage dans le vide, découvre un point de vue unique à 12 mètres du sol […]. Une glisse vers l’inconnu, 50 mètres plus loin ». Alors bien sûr, Jean Blaise n’est pas Pythagore, une légère confusion entre l’hypoténuse et la distance au sol n’est pas bien grave. En revanche, pour glisser sur 50 mètres, il faudrait que le toboggan se prolonge sous la passerelle du château. Sa pente ne dépasserait pas 14 % : pas de quoi échauffer un fond de pantalon. En réalité, la partie « glisse » du toboggan mesure moins d’une trentaine de mètres.

La description du toboggan qui figure sur le site web du Voyage à Nantes est identique à un détail près. Elle se termine ainsi : « Une glisse vers l’inconnu, 50 mètres plus bas ». Oui, « plus bas » et non « plus loin ». Ce plus bas recreusé au fond des douves ferait du « Paysage glissé » le plus grand toboggan du monde, loin devant ceux du Beach Park de Fortaleza au Brésil (41 mètres) ou de PortAventura en Catalogne (31 m). 

La signalisation du toboggan ne se borne pas à la pancarte. Sous la voûte d’entrée figure une vaste vue panoramique du château. Il faut sans doute compter plusieurs centaines d’euros pour la réalisation de ce grand panneau plastifié. Or il n’est clairement destiné à durer que les deux mois du Voyage à Nantes puisque l’entrée du toboggan y est indiquée*. À moins qu’on ne veuille en faire une « œuvre pérenne » à jamais agrippée au rempart ? Ce qui économiserait au moins les frais de démontage.

Mais le chef d’œuvre de la signalisation est sans doute l’escalier qui va des douves au pont-levis. « Sortie uniquement », y lit-on en sortant du château. « Bon », se dit le touriste obéissant, « c’est donc par là qu’il faut sortir. » Et il aboutit dans un cul-de-sac au pied du toboggan. Bien entendu, préciser « Sortie uniquement pour les usagers du toboggan » aurait été un peu long. Mais un simple panneau de sens interdit aurait fait l’affaire. En plus, il aurait été compréhensible des touristes étrangers : si l’on veut qu’ils viennent, il faudrait peut-être songer à eux. Mais pourquoi faire simple quand le VAN peut faire compliqué ?
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* Pour être juste, un bon grattage devrait pouvoir faire disparaître cette mention surajoutée.

jeudi 20 juillet 2017

Du Carré au square : Fleuriot mieux que Feydeau ?

Faut-il sauver le square Fleuriot ? Ce n’est pas du tout la même question que : Faut-il laisser le square Fleuriot en l’état ? Cet état est lamentable. Depuis des années, il a de quoi consterner les milliers de Nantais qui font la queue devant L’Entrecôte. Il faut faire quelque chose pour le square Fleuriot.

Square Fleuriot, 22 février 2014 : déjà les derniers outrages
La municipalité nantaise a annoncé la construction d’un immeuble commercial. C’est quand même étonnant : elle se vante d’aménager des jardins et veut en supprimer. Évidemment, planter des arbres d’un côté, vendre des terrains de l’autre, ça fait toujours circuler l’argent. Avec quel profit pour Nantes et les Nantais ? 

Si encore Nantes manquait de surfaces commerciales… Mais des locaux vides, il y en a déjà plein dans les environs, au Carré Feydeau ou dans l’extension du passage Pommeraye. Il y a déjà un preneur pour l’immeuble projeté ? Le Carré Feydeau était demandé aussi avant sa construction… En définitive, pour qu’une grande surface alimentaire y ouvre, il a fallu aller devant les tribunaux…

Et puis, franchement, l’esquisse du bâtiment parue dans la presse est très moche. On dirait un collège des années 1970 dans un quartier sensible. Ou peut-être une caserne de gendarmerie dans un département négligé ? Il y a sûrement moyen de faire mieux.

Quoi ? Je ne sais pas. Mais ce mieux n’est probablement pas fait de béton. je crois que je vais signer la pétition « Contre le projet de bâtiment commercial square Fleuriot à Nantes » lancée par Dorothée Laverton sur Change.org.

vendredi 14 juillet 2017

5 euros la glissade « gratuite » avec le toboggan du château des ducs (ou 7,5 ?)

Combien a coûté le toboggan du château des ducs de Bretagne ? Le Voyage à Nantes ne le dit pas. Ce n’est pas que le VAN ne dise rien, il parle même beaucoup, mais dès qu’il s’agit de coût, c’est motus et bouche cousue. On ne saura donc pas combien chaque glissade coûtera aux contribuables nantais. On peut cependant s’en faire une idée.

Le toboggan n’est pas un simple bricolage. C’est un beau travail de spécialistes. « Métalliers, soudeurs, dessinateurs, douze personnes à temps plein se consacrent au toboggan depuis des mois », relatait Ouest France le 15 juin. La médiane des salaires nets dans la métallurgie est de 2 253 euros nets par mois, soit un coût chargé proche de 3 700 euros. Que ces douze personnes aient travaillé trois mois chacune et les charges de personnel peuvent dépasser 130 000 euros.

Il faut compter aussi avec l’intervention du concepteur, Tangui Robert, et de l’architecte Matthieu Germond, le personnel chargé du montage de l'installation, les visites des organismes de contrôle, un service de gardiennage pendant le mois et demi du chantier… Et puis bien sûr des matériaux de qualité et des équipements spécialisés. La location d’une grue téléscopique avec son opérateur peut coûter jusqu’à 1 000 euros par jour.

Vient ensuite l’exploitation du toboggan, qui occupe au moins deux « médiateurs », soit quatre personnes à plein temps puisqu’il est ouvert tous les jours pendant dix heures. Près de huit mois-homme, donc, pour la durée du VAN : encore pas loin de 20 000 euros, sans compter le gardiennage et la sécurité. Holà ! on allait oublier aussi la quote-part du temps des salariés du VAN qui ont gambergé sur l’installation (« le toboggan écrit de nouvelles histoires dont les protagonistes sont le patrimoine, l’architecture et l’usage » : même si ça ne veut rien dire, il dû en falloir, du jus de crâne, pour pondre ça) et, cerise sur le gâteau, quelques minutes du temps de Jean Blaise – peut-être pas le poste le plus coûteux mais assurément le plus précieux.

Enfin, il y aura le coût du démontage : quelques mois-homme supplémentaires, rebelote pour quelques jours de grue téléscopique, des camions, du gardiennage…

Bref, compte tenu de tout ce qui précède, le toboggan est une affaire d’au moins 300 000 euros. Pour combien d’utilisations ?

Hier, jour d’entrée en service du toboggan, le rythme de fonctionnement ne dépassait pas deux personnes par minute. Pour raison de sécurité, probablement : afin d’éviter que les utilisateurs ne s’empilent en vrac au bas de la pente, il faut leur laisser le temps d’évacuer les lieux. Or deux personnes par minute, cela signifie 1 200 personnes par jour, même pas 60 000 au total pendant la durée du Voyage à Nantes. Chaque utilisation « gratuite » coûterait donc plus de 5 euros aux contribuables nantais. Rien n’est trop beau pour quelques secondes de culture au fond des douves.
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Mise à jour du 16 juillet : Chrono en main ce dimanche, le rythme des descentes n'atteint même pas deux par minute. Chaque fois qu'un amateur hésite puis renonce une fois parvenu en haut du toboggan, au moins une minute s'écoule en pure perte. À ce rythme-là il faut plutôt compter 45 secondes par descente. C'est-à-dire 40 000 glissades sur la durée du VAN, pour un coût moyen de 7,50 euros l'une.

mercredi 12 juillet 2017

Les dragonnades de Calais

Pour rétablir son image, la ville de Calais veut ses Machines de l’île à elle. Elle compte sur un dragon pour faire oublier sa « jungle ». Natacha Bouchard, maire de la ville, et François Delarozière, qu’on ne présente plus à Nantes, se sont mis d’accord sur un projet de 20,5 millions d’euros hors taxes (HT). « Se sont mis d’accord », dis-je, car au nom de la création artistique, ce genre de réalisation échappe aux règles des marchés publics, ce qui simplifie radicalement la question du prix. Pourquoi 20,5 millions plutôt que 10,5 ou 30,5 ? Parce que.

De l’avis général, le projet est assez comparable à celui des Machines de l’île. Alors comparons.

  • L’investissement global de Nantes dans les Machines de l’île est du même ordre que celui prévu par Calais. Mais les budgets annoncés à l’origine étaient largement inférieurs (4,8 millions d’euros HT pour la Galerie et le Grand éléphant, 6,6 millions d’euros HT pour le Carrousel des mondes marins). Calaisiens, méfiez-vous, un dérapage est si vite arrivé.
  • Sur 20,5 millions d’euros d’investissement, Calais espère 5 millions d’aides du département et de la région, soit un quart de l’investissement. Comme à Nantes. Tiens à propos, pourquoi espère-t-on à présent qu’un tiers du financement de l’Arbre aux hérons sera fourni par d’autres budgets publics ? Excès de prudence à Calais ou douce illusion à Nantes ?
  • Calais attend 1,1 million de visiteurs par an. « Chaque visiteur dépense environ trente euros quand il vient, ce qui représente trente millions d’euros injectés dans l’économie locale, sans compter les transports », a assuré François Delarozière à Nord Littoral. C’est sûr et certain, d’où l’indicatif présent. Mais parmi les visiteurs qui passent voir le Grand éléphant à Nantes, combien dépensent 30 euros ? Or il s’agit d’une moyenne : pour un visiteur qui vient regarder à l’œil, il en faut un autre qui dépensera non pas 30 mais 60 euros. Les 30 millions de Calais (HT ou TTC, au fait ?) sont aussi improuvables qu’improbables.
  • Environ 40 % des visiteurs des Machines de l’île viennent de Loire-Atlantique. Les locaux pourraient représenter aussi une bonne partie des visiteurs de Calais. C’est-à-dire qu’une bonne partie des recettes espérées sortiraient… de la poche des Calaisiens eux-mêmes. Ces millions-là ne seraient pas « injectés dans l’économie locale », ils ne feraient que changer de main.
  • Pas moins de 500 000 billets par an seraient vendus pour une promenade sur le dragon ou l’une des autres mécaniques prévues. Cela pour 200 jours d’ouverture par an, soit 2 500 billets/jour en moyenne. Les Machines de l’île ont annoncé 664 500 billets vendus en 2016 pour environ 300 jours, soit 2 250 billets/jours. 
  • Le coût d’exploitation annoncé par Calais est de 610 000 euros par an. Vous voulez rire ? François Delarozière lui-même annonce la création de 70 emplois directs, soit au bas mot plus de 2 millions d’euros par an rien que pour les frais de personnel !
  • L’exploitation du dragon de Calais devrait être « proche de l’équilibre », affirme François Delarozière. Ce qui rappelle fâcheusement la déclaration d’un responsable du tourisme nantais il y a dix ans : l’exploitation des Machines de l’île devait « tendre vers l’équilibre » à partir de 2009. En fait, elle est toujours restée largement dans le rouge. Nantes a encore versé 1,59 millions d’euros HT de subvention aux Machines l’an dernier. Depuis dix ans, chaque fois qu’un visiteur achète un billet, les contribuables nantais y rajoutent environ 2 euros.
  • Et si jamais Calais suivait la même voie, le déficit pèserait sur des contribuables quatre fois moins nombreux...
  • Dernier détail : malgré ses lourds investissements au profit du Grand éléphant, Nantes n'est pas propriétaire de son image en droit, affaire de contrat. Mais peut-être Natacha Bouchard est-elle meilleure négociatrice que Jean-Marc Ayrault ?
Comparaison n’est pas raison. Mais comparable ne signifie pas non plus raisonnable : tout autant que ceux des Machines de l’île, les chiffres agités à Calais sont fantaisistes.

dimanche 9 juillet 2017

Bouffay salé

On attendait avec impatience la première averse pour savoir ce qu’allait devenir le tas de sel de la place du Bouffay. En fait d’averse, on a été servi !

L’œuvre exposée sur la place cet été s’appelle « La part manquante » ; il en manque un peu plus désormais.

« Des nappes scintillant de sel recouvrent le sol et rappellent l’absence forcée de l’eau, la proximité de l’océan ou… une montée des eaux qui aurait envahi Nantes », explique le livret du Voyage à Nantes 2017, à côté de la plaque comme souvent : il avait juste oublié que l’eau  peut aussi descendre du ciel, et que cette présence forcée nous arrive même assez souvent.

Allons, voyons quand même le verre d’eau salée à moitié plein : une partie du mulon a quand même résisté au déluge. Et l’aspect délibérément ruiné supposé faire le charme de cette œuvre de Boris Chouvelon est ce soir encore plus convaincant.

samedi 24 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (9) 88,5 millions d’euros plus tard, l’essentiel est toujours là

On aurait cru qu’à 19h00 la rue Clemenceau aurait été noire de monde. Eh ! bien, pas du tout : un gros millier de personnes seulement attendaient l’ouverture officielle du musée d’arts de Nantes ce vendredi. Même si un contingent de chapeaux à plumes avait parcouru les lieux en avance sur le bas-peuple, et si quelques centaines de retardataires ont préféré éviter la presse des premières minutes, ce n’était pas la ruée des foules.

Vêtue d’une robe en mousseline bleue outremer d’un minimalisme à faire bouillir de jalousie les chauffeurs de la TAN, Johanna Rolland a prononcé un discours de circonstance. La Ville a veillé à ce que les travaux de rénovation profitent aux entreprises locales, a-t-elle assuré sans trop insister sur le fait que la conception avait été confiée à un cabinet anglais et l’ensemble du chantier à une filiale du groupe Bouygues. Et l’on a pu entrer.

Et alors ? Et alors ? Eh ! bien, soulagement : le patio est toujours là, inondé de lumière, et puis le double escalier monumental, et les grandes galeries du premier étage. On ne dira pas que c’était mieux avant : c’était pareil. Certes, les accrochages ont été remaniés, c’est la règle du jeu et un peu de changement ne fait pas de mal, on se dit juste que c’est beaucoup d’argent et beaucoup d’air brassés pour pas grand chose. L’essentiel étant quand même que l’essentiel demeure, jusqu’à l’autruche empaillée de Maurizio Cattelan, la tête dans le parquet, c’est décalé, ça fait rire les enfants et ça ne les traumatise pas comme le gorille de Fremiet, très bien.

Côté Cube, en revanche, ça ne rigole pas. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fût-ce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque. Mais comme il faut traiter la question avec tout le sérieux qui convient, on se donnera le temps de la réflexion pour y revenir plus tard.

dimanche 18 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (8) et modeste, avec ça

Comment Johanna Rolland aurait-elle pu se douter, il y a six mois, quand elle a annoncé l'inauguration du musée d'arts de Nantes le 23 juin, que la Fête de la musique aurait lieu le 21, le dixième anniversaire des Machines de l’île le 30 et la Nuit du VAN, coup d'envoi du Voyage à Nantes 2017, le 1er juillet ? Cela pour le local. Côté international, Johanna Rolland ne pouvait pas non plus imaginer que The Bridge et le Hellfest, au succès de plus en plus colossal, allaient imprégner l’image de Nantes en cette fin juin.

Cette cascade d'événements en une quinzaine de jours est-elle gênante ? Non : aucun d'eux n'arrive à la cheville du musée, qui va bien sûr envahir tout le paysage médiatique. Déjà, Jean-Marc Ayrault le présentait jadis comme « le grand projet » de son quatrième mandat municipal. Le grand projet est devenu grandissime : il lui a fallu en définitive deux fois plus d’argent et trois fois plus de temps que prévu. Des dérapages conformes aux ambitions touristico-culturelles de la ville : énormes. Forcément, la presse internationale n'aura d'yeux que pour lui.

Nantes Métropole est bien consciente de l’enjeu. « La prochaine grande étape sera l'ouverture du musée des Beaux-arts », déclarait Jean Blaise aux Echos en novembre dernier. « Ce sera la star de l'édition 2017. » Comme Jean Blaise est très capable d’être à la fois à Nantes au Havre (qu'il qualifiait lui-même de « star de l'année 2017 »), il a concocté des festivités grandioses pour la circonstance. En particulier un jeu de piste et un concours de selfies. Voilà du neuf, du prestigieux et du culturel !

Mais l’essentiel, pour un musée d’arts, c’est encore l’art. Pour marquer sa réouverture, celui de Nantes a prévu une exposition à la hauteur de ses 88,5 millions d’investissement, qui assurera d’emblée son prestige auprès de l'establishment artistique mondial : une installation de la plasticienne franco-autrichienne Suzanna Fritscher. La notice de celle-ci sur Wikipédia répertorie près d’une dizaine d’expositions personnelles, dont trois hors de France (une en Allemagne, deux en Autriche), et une en Bretagne, déjà, à la chapelle Sainte-Tréphine de Pontivy.

La surprise n'est pas totale à Nantes, car la plasticienne n'y manquait pas d’amis fidèles. Elle a exposé deux ou trois fois au Hangar à bananes ; surtout, elle a participé dès les débuts au projet de Stanton Williams pour le musée des beaux-arts. Ailleurs, le secret avait été mieux gardé et l’annonce de cette exposition aura roulé comme un coup de tonnerre jusques aux confins de l’univers artistique.

Cependant, le musée d’arts protège aussi ses arrières. À l’intention des visiteurs plus proches du ras des pâquerettes, il a prévu un « Hommage à Monet et Rodin » : avec de telles vedettes, on ne peut pas se tromper. Cette exposition-là est centrée sur trois œuvres « exceptionnellement prêtées » par le Musée Rodin : un petit bronze et deux plâtres. De quoi faire la nique à l’exposition du centenaire (Auguste Rodin est mort le 17 novembre 2017) visible jusqu’à la fin juillet au Grand Palais de Paris ; les œuvres du sculpteur s’y comptent par centaines, d’accord, mais on n’y trouve pas la Grande main crispée avec figure implorante. Pour voir celle-ci, il faudra venir à Nantes !

jeudi 15 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (7) notre Guggenheim à nous Nantais

Tapez « le voyage à nantes » dans un moteur de recherche, et vous en aurez confirmation : Nantes est une ville renversée par l’art. Les touristes affluent du monde entier pour se gaver d’émotions artistiques. Et tout ça sans un musée d’art digne de ce nom, puisque le musée des beaux-arts est fermé depuis 2011. Trop fort, Le Voyage à Nantes !

En faisant avaliser la création des Machines de l’île par le conseil communautaire en 2007, Jean-Marc Ayrault avait fait référence explicitement au musée Guggenheim de Bilbao. Avec la (ré)ouverture du musée d’arts le 23 juin, Nantes va d’un coup doubler sa mise artistique. Ce n’est plus un équivalent-Guggenheim que nous aurons mais deux.

Ou presque. Le Guggenheim a coûté 89 millions de dollars. La rénovation du musée d’arts de Nantes, 88,5 millions d’euros. Compte tenu de l’inflation et de l’évolution des cours des monnaies, 89 millions de dollars de 1997 représentent à peu près 102 millions d’euros aujourd’hui ‑ mais le Guggenheim, lui, a été construit ex nihilo. Compte tenu de l’existant, l’investissement total est donc plus élevé à Nantes.

En revanche, même augmentées de 30 %, les surfaces d’exposition du musée de Nantes resteront inférieures d’environ un cinquième aux 11.000 m² du Guggenheim. Sur le papier, l’affaire n’est donc pas bonne.

Reste à voir quel sera l’effet de cet investissement sur l’économie touristique nantaise. La comparaison entre Nantes et Bilbao n’est pas absurde. La ville de Bilbao compte environ 350.000 habitants ; Nantes environ 300.000. L’aire urbaine de Bilbao, environ 1 million d’habitants ; celle de Nantes, un peu plus de 900.000. Bilboko Aireportua a vu passer l’an dernier près de 4,6 millions de passagers, Nantes Atlantique près de 4,8 millions.

Le musée Guggenheim a accueilli 1 169 404 visiteurs l’an dernier. À Nantes, on en espère… 200.000 par an ! Pourtant, on casse les prix : le billet d’entrée coûte 13 euros à Bilbao ; il en coûtera 8 à Nantes. Il suffira d'un peu plus de 55 ans pour couvrir le coût du musée, à condition que chacun des 200.000 visiteurs annuels paie plein tarif. La ville renversée par l’art se relèvera-t-elle ?

mardi 13 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (6) la vie secrète des panneaux municipaux

Non, malgré ses mâts beiges, ses rampes bronze, ses potelets inox, ses grilles grises et ses corsets d’arbres noirs, le musée d’arts n’a pas réussi à éradiquer le vert nantais. Un point de résistance demeure au coin de la rue Clemenceau. Une petite pancarte y indique à l’intention des piétons : « 1 min musée d’arts de Nantes ». Bon, la pancarte elle-même ajoute à l’anarchie des couleurs : elle est marron. Mais elle est fixée, sans souci d’unité, sur un poteau… vert nantais !

D’autres pancartes sont semées dans les environs. Elles ont remplacé celles qui signalaient un « musée des beaux-arts », installées voici deux ou trois ans – des pancartes totalement inutiles puisque le musée était alors en travaux et qu’il a fallu les mettre au rebut pour baliser désormais  le « musée d’arts ». La pancarte du cours Saint-Pierre avait été la vedette de ce blog en juin 2015. Elle pointait alors vers le sud, en direction de la tour LU, et tant pis pour le touriste marcheur ! Il avait fallu six mois pour que, moyennant un coup de tournevis, une petite rotation à 90° la replace dans le bon sens.

Un autre coup de tournevis et la pancarte « musée d’arts » a remplacé la pancarte « musée des beaux-arts », toujours dans le bon sens. Mais ceux qui manient le tournevis ne sont pas ceux qui manient la brosse : le poteau qui soutient la pancarte était déjà très sale en juin 2015. Il l’est un peu plus aujourd’hui (ci-dessous, de gauche à droite, le poteau en juin 2015, janvier 2016 et juin 2017). Mais il reste dix jours pour le nettoyer avant l’inauguration du musée…

            



















Pour en finir avec ces petits trucs, une bizarrerie qui aurait sans doute enchanté Julien Gracq du temps où il était interne au lycée Clemenceau, tant elle révèle combien la « forme d’une ville » est élastique, quelquefois. Le poteau planté à l’angle de la rue Clemenceau porte deux pancartes. L’une indique, comme on l’a dit :

« 1 min musée d’arts de Nantes »

la seconde assure :

« 4 min Jardin des Plantes »

Passons sur la majuscule à laquelle les plantes ont droit mais pas les arts. Intéressons-nous plutôt aux distances. Du coin de la rue à l’entrée du musée, il y a environ 130 mètres. Et de l’entrée du musée à celle du jardin, environ 190 mètres. Le piéton obéissant marchera donc à 7,8 km/h jusqu’au musée, puis à 3,8 km/h jusqu’au jardin.

Plus étrange encore : en examinant les photos ci-dessus (il suffit de cliquer dessus pour les agrandir), on constate que si le musée des beaux-arts se trouvait encore à 3 minutes de marche du cours Saint-Pierre en janvier 2016, le musée d'arts, lui, n'est plus qu'à 2 minutes aujourd'hui. Est-ce le piéton qui presse le pas ou Nantes qui a rétréci ? Mystère...

jeudi 8 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (5) milles abords !*

Le musée d’arts de Nantes en jette. Du moins sa partie principale, qui attire tous les regards. Ce qui va être inauguré le 23 juin 2017, c’est avant tout le bâtiment construit par Clément-Marie Josso en 1900. Le reste, dirait-on, n’est qu’accessoires.

Mais certains de ces accessoires dérangent. À commencer par les quatre énormes poteaux plantés sur le trottoir. Allez donc essayer de faire un selfie sur fond de musée : vous n’y échapperez pas. Leur hauteur est peut-être conforme aux ambitions du musée, qui y hissera ses bannières. En revanche, elle n’est pas proportionnée au site : la rue Clemenceau n’est pas la place Rouge. À vouloir la déguiser en « parvis », on ne fait que souligner sa relative étroitesse.

Secondés par de multiples potelets (décidément une addiction nantaise), ces mâts imposent leur verticalité, contrastant avec les lignes horizontales des marches et des corniches du musée. Mais ce parti-pris linéaire est aussitôt contesté par le pavage en zigzag du parvis, dont la légitimité esthétique ne saute pas aux yeux ; là encore, on a confondu la rue Clemenceau avec une vaste esplanade. Ni horizontalité, ni verticalité, ni zigzags cependant dans le mobilier urbain face au musée : les corsets d’arbre alignés comme à la parade face au musée cultivent la courbe. Et sont emmanchés sans souci de cohérence dans des grilles d’arbre mariant le rond et le carré, choisies apparemment dans la gamme « Les Désaxées » de Sineu Graff

Question couleurs, l’harmonie ne règne pas davantage. Rien d'étonnant, d’ailleurs : depuis l’ère Ayrault, les choix de mobiliers urbains sont partis dans tous les sens, sans souci d’unité ni même d’esthétique générale. Le « vert nantais » était jadis de rigueur dans le secteur protégé. Aujourd’hui, les couleurs semblent régies par le petit-bonheur-la-chance. Autour du musée, le beige des poteaux n’est déjà pas vraiment en harmonie avec le bronze des rampes d’escalier. Et il a fallu qu’en plus on les flanque de potelets inox et de corsets d’arbres noirs !

À l’extrémité du musée côté rue Élie-Delaunay, cependant, on a conservé une partie de l’ancienne grille. Jadis peinte en vert nantais, elle a été repeinte en gris. Un gris plus foncé que celui de l’abribus voisin. Et pas en en cohérence, bien sûr, avec les potelets inox qui balisent le passage pour piétons côté ouest. Ni avec ceux qui le balisent côté est : ceux-là sont d'un beau vert nantais. Comme le sont, plus ou moins, les grilles du jardin des plantes, au bout de la rue. Et pendant ce temps-là, celles du lycée Clemenceau, juste en face, ont pris une teinte scarabée…
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* Je sais bien que « mille » ne prend pas de « s », mais la marque du pluriel souligne la diversité, je trouve. Puisque Nantes l’emploie fautivement dans « musée d’arts », pourquoi n’aurais-je pas le droit d’en faire autant ? Et les tintinophiles apprécieront.